L’Union des Orthopédagogues de France a l’honneur de compter parmi ses membres d’honneur 2026 Nicole Bouin qui a consacré sa carrière à l’innovation pédagogique et à l’inclusion scolaire. Retour sur un parcours très riche et inspirant.
Un engagement persévérant dans l’enseignement
Nicole Bouin a consacré près de 40 années à l’enseignement des lettres et de l’histoire-géographie au lycée professionnel. Loin de se cantonner à une simple transmission de savoirs, elle s’est distinguée par une volonté constante d’innover pour soutenir les élèves les plus en difficulté et prévenir le décrochage scolaire.
La découverte de la gestion mentale en 1990, un tournant décisif
Cette approche propose d’explorer la manière dont chacun évoque mentalement les informations afin d’identifier les stratégies cognitives qui facilitent l’acquisition des connaissances.
Cette révélation marque le début d’une formation continue conséquente dans laquelle les difficultés d’apprentissage peuvent être soutenues par une meilleure compréhension des processus cognitifs.
Un engagement auprès des publics fragiles
Parallèlement à son enseignement, Nicole Bouin s’investit auprès d’associations intervenant dans des domaines complémentaires comme la prévention du décrochage scolaire (Déclic), le raccrochage scolaire (Potentiel Jeunes) et l’inclusion des enfants de milieux populaires (ATD Quart Monde et de la MRIE).
Ces engagements reflètent une conviction profonde : l’école doit être un vecteur de mobilité sociale et d’égalité des chances.
Une reprise d’étude ambitieuse
Au milieu de sa carrière, Nicole Bouin décide de reprendre ses études tout en maintenant son activité d’enseignante. Elle obtient une maîtrise de sciences de l’éducation, une licence de psychologie cognitive ainsi qu’un master de formatrice.
Ces qualifications académiques consolident ses intuitions pédagogiques et lui permettent d’accéder à des responsabilités de formatrice et de responsable de formations.
Pionnière des sciences cognitives appliquées à la pédagogie
Une voix des Cahiers Pédagogiques
Nicole Bouin s’engage au CRAP qui publie les Cahiers Pédagogiques, revue des références de la pédagogie novatrice en France. Elle intègre le conseil d’administration, co-organise les rencontres d’été, moments clés autour de la réflexion pédagogique. Nicole Bouin anime également des formations auprès de formateurs et enseignants et co-coordonne deux dossiers majeurs : l’un sur les neurosciences et l’autre sur les difficultés spécifiques d’apprentissage (dys) en classe. Au sein de son établissement, elle crée également un module spécifique pour les élèves à besoins particuliers, institutionnalisant ainsi son approche inclusive.
Une retraite engagée et novatrice
Depuis sa retraite, il y a douze ans, Nicole Bouin n’a cessé de s’impliquer. Elle s’investit particulièrement dans deux domaines : AtoutDys et l’accompagnement des jeunes porteurs de TND. Au sein de cette association, Nicole Bouin s’implique activement en particulier en intervenant en formation dans différents milieux. Elle participe également à l’expérimentation “la pépinière des talents”, une classe de pré-apprentissage dédiée aux enfants porteurs de troubles du neurodéveloppement avec comorbidités visant l’accompagnement des jeunes stagiaires et salariés porteurs de TND en entreprise.
L’analyse des pratiques et la supervision
Depuis 1985, Nicole Bouin se forme à l’analyse des pratiques et à l’accompagnement des adolescents. La même année, elle commence à travailler avec Gérard Wiel au sein des associations ADAJ et DIAPRE, se spécialisant dans l’accompagnement des enseignants et éducateurs eux-mêmes. Cette supervision perdure au travers d’un groupe de formateurs auquel elle participe activement.
Une mobilisation pour la reconnaissance de l’orthopédagogie
Nicole Bouin s’investit durablement dans le domaine de l’orthopédagogie en collaboration avec Angélique Prost, l’une des fondatrices de l’Union des Orthopédagogues de France (UOF) et de l’Ecole Française d’Orthopédagogie (EFO). Convaincue de la nécessité de faire reconnaître officiellement le métier en France, elle œuvre de façon proactive en ce sens. Elle met notamment en lien EFO et UOF avec des interlocuteurs de choix, anime l’analyse des pratiques au sein de l’EFO et participe aux jurys de certification. Nicole Bouin fait également connaître l’orthopédagogie à travers ses formations et collaborations avec des chercheurs.
Un héritage pédagogique riche
La carrière de Nicole Bouin incarne une évolution majeure de la pédagogie française : le passage d’une transmission classique des savoirs à une approche scientifique et inclusive de l’apprentissage. Par son enseignement, ses publications, ses formations et son engagement associatif, elle a contribué à transformer les pratiques éducatives en les fondant sur les apports des sciences cognitives et en mettant systématiquement l’élève au cœur du dispositif pédagogique. Son parcours témoigne d’une conviction constante : chaque enfant peut apprendre, à condition que l’école comprenne comment il apprend et s’adapte à sa singularité. Cette conception de l’apprentissage, centrée sur la compréhension des processus cognitifs et sur l’adaptation des pratiques pédagogiques aux besoins de chaque élève, rejoint directement les fondements de l’orthopédagogie.
C’est donc tout naturellement que nos chemins se rencontrent pour travailler à un objectif commun : la réussite des apprenants !
Echange avec Nicole BOUIN
Selon vous, quels sont les défis majeurs de l’école pour les années à venir ?
« L’un des défis majeurs de l’école pour les années à venir me semble être la réduction des inégalités sociales de réussite, qui restent aujourd’hui fortement marquées et préoccupantes au regard de leurs effets à long terme sur la cohésion sociale.
Si l’accès à l’école s’est largement démocratisé, la question de la réussite de tous les élèves demeure entière. Les programmes denses et certaines pratiques pédagogiques peuvent encore constituer des obstacles pour une partie des élèves, notamment les plus vulnérables.
Dans ce contexte, la formation des enseignants représente un levier essentiel. Elle gagnerait à intégrer davantage d’apports issus de la recherche en sciences de l’éducation, en sciences cognitives, en sociologie, ainsi qu’une meilleure connaissance des troubles du neurodéveloppement, dont la prévalence est aujourd’hui significative (1 enfant sur 6). L’enjeu est de permettre à chaque élève, en particulier ceux issus de milieux populaires ou présentant des besoins éducatifs particuliers, de trouver sa place dans l’école et d’y construire un rapport positif aux apprentissages. Lorsqu’un élève se sent en difficulté durable ou en décalage avec les attentes scolaires, cela peut fragiliser son parcours et son engagement. D’où l’importance d’un accompagnement précoce et adapté, qui constitue aussi un investissement à long terme pour la société.
Enfin, il est essentiel de penser les politiques éducatives dans une temporalité longue, en cohérence avec les enjeux de développement des élèves et les effets différés des choix éducatifs. »
Vous n'avez eu de cesse de vous former tout au long de votre parcours. Quelle importance accordez-vous à la formation des professionnels ?
« La formation des professionnels est, à mes yeux, un levier absolument essentiel. Tout au long de mon parcours, j’ai pu constater à quel point l’accès à des formations approfondies, notamment dans certains dispositifs spécialisés, permettait d’enrichir les pratiques et d’affiner la compréhension des besoins des élèves. Cela souligne l’importance de rendre ces apports accessibles au plus grand nombre.
La formation initiale constitue une base indispensable, mais elle ne peut suffire à elle seule à répondre à la complexité et à l’évolution des situations rencontrées en classe. C’est pourquoi la formation continue et l’autoformation a minima par une veille scientifique tout au long de la carrière est déterminante. Aujourd’hui, une grande partie de cette formation repose sur le volontariat, ce qui peut conduire à des parcours très hétérogènes selon les professionnels.
L’enjeu est donc de favoriser un accès plus équitable à des formations ciblées, notamment sur les troubles des apprentissages et les besoins éducatifs particuliers. Les enseignants sont profondément engagés dans la réussite de leurs élèves. Leur donner les moyens de mieux comprendre la diversité des profils et d’adapter leurs pratiques est un facteur clé pour renforcer l’efficacité de leur action au quotidien. »
Vous avez toujours continué à enseigner malgré des activités de plus en plus diversifiées. Rester au contact du terrain est primordial pour vous ?
« J’ai toujours considéré qu’il était important de rester en lien avec le terrain lorsque l’on s’engage dans la formation des enseignants. Cette expérience directe du métier permet de nourrir les apports théoriques, de les confronter aux réalités de la classe et de proposer des accompagnements au plus près des besoins.
Le contact avec les élèves et les évolutions du contexte scolaire constitue un repère précieux pour ajuster les pratiques et les formations. Les profils d’élèves, les attentes institutionnelles et les enjeux éducatifs évoluent régulièrement, ce qui rend ce lien d’autant plus important.
Aujourd’hui, même si je suis à la retraite, je veille à maintenir ce contact autrement, notamment à travers l’analyse de pratiques, les interventions en formation et les accompagnements au sein des classes. Cela me permet de continuer à inscrire mes interventions dans une réalité professionnelle concrète, tout en me concentrant sur des domaines spécifiques comme les troubles du neurodéveloppement ou la neuropédagogie. »
Vous avez eu une carrière extrêmement riche et variée. Votre expertise vous donne une vision d’ensemble des problématiques scolaires. Quelle place donner à l’orthopédagogie en France ?
« J’ai découvert l’orthopédagogie à travers des échanges avec des collègues et des chercheurs québécois et belges, notamment Steve Masson et Joseph Stordeur. Cette approche m’est rapidement apparue comme un levier complémentaire intéressant, à l’interface entre le champ éducatif, les apports des sciences cognitives et les besoins des apprenants.
L’orthopédagogie s’appuie sur une formation solide en sciences cognitives et sciences de l’éducation, en pédagogies de la médiation (comme la gestion mentale ou l’entretien d’explicitation) ainsi que sur une connaissance actualisée des troubles du neurodéveloppement. Elle permet d’apporter des réponses individualisées à des élèves dont les besoins nécessitent parfois un accompagnement plus spécifique, en complément du travail mené en classe.
Dans une perspective d’équité, il me semble important que ce type d’accompagnement puisse être accessible à tous les élèves qui en ont besoin, quels que soient leur parcours ou leur milieu d’origine. Ainsi, je me réjouis de la reconnaissance progressive de ce métier, et surtout de voir les orthopédagogues intervenir dans des contextes variés : établissements scolaires, enseignement à distance, structures médico-sociales, associations ou encore enseignement supérieur.
À terme, on pourrait envisager que leur présence se développe davantage au sein des établissements, en appui des équipes pédagogiques, pour accompagner les élèves, soutenir les familles et contribuer à la formation des professionnels.
Leur rôle s’inscrit en complémentarité avec celui des enseignants et des maîtres spécialisés, dont le travail est essentiel. L’orthopédagogie propose une approche centrée sur la compréhension du fonctionnement de l’apprenant, l’identification de ses stratégies efficaces et la valorisation de ses ressources, dans une perspective globale de réussite et de confiance.
Les orthopédagogues sont également amenés à accompagner les différents acteurs de l’éducation — enseignants, parents, AESH — en apportant des repères et des outils face aux difficultés d’apprentissage, qu’elles soient liées ou non à des troubles identifiés. »